Depuis plusieurs années, quelque chose m’interroge profondément dans notre manière contemporaine d’accompagner la souffrance humaine.
Je vois de plus en plus de situations où la difficulté n’est pas seulement liée à la douleur initiale, à l’accident, à la perte, au traumatisme ou au dysfonctionnement vécu.
La difficulté vient aussi de la vitesse avec laquelle l’environnement cherche à faire disparaître les traces.
Comme si toute persistance devait immédiatement être corrigée. Comme si une douleur qui dure devenait forcément suspecte. Comme si le simple fait de rester relié un temps à ce qui vient de se produire était déjà le signe :
- d’un attachement malsain ;
- d’un manque de maturité ;
- d’une incapacité à “lâcher prise” ;
- ou d’une identité construite autour de la souffrance.
Pourtant, il existe selon moi une différence immense entre :
- une fixation pathologique ;
- et la nécessité temporaire de préserver une continuité avec ce qui vient d’avoir lieu.
Cette distinction me paraît aujourd’hui de moins en moins pensée.
La disparition des traces
Nous vivons dans une culture qui supporte de moins en moins les traces :
- traces du deuil ;
- traces des séparations ;
- traces des accidents ;
- traces des échecs ;
- traces des désorganisations ;
- traces des pertes ;
- traces des dysfonctionnements humains ordinaires.
Très vite apparaissent les injonctions :
- avancer ;
- positiver ;
- pardonner ;
- tourner la page ;
- évoluer ;
- guérir ;
- redevenir fonctionnel.
Bien sûr, il ne s’agit pas ici de faire l’éloge du ressentiment ou de l’enfermement dans la douleur.
Mais je crois qu’il existe une violence beaucoup plus discrète et beaucoup moins reconnue : celle qui consiste à interrompre prématurément le lien entre une personne et ce qu’elle vient de vivre.
La rupture de continuité cognitive
Avec le temps, je me suis rendu compte de quelque chose d’important — y compris pour moi-même.
L’une des violences les plus profondes n’est pas toujours la douleur initiale.
Parfois, la violence apparaît au moment où l’environnement efface trop vite la continuité cognitive reliant la personne à l’événement. Comme si ce qui venait d’avoir lieu devait immédiatement être :
- relativisé ;
- requalifié ;
- psychologisé ;
- dépassé ;
- rationalisé ;
- ou remplacé par une interprétation plus acceptable.
Même une petite douleur peut devenir étrange lorsque le lien avec ce qui vient de se produire est trop rapidement nié. Comme si l’expérience n’avait plus le droit d’exister dans sa propre temporalité.
Comme si le sujet devait déjà être “au-delà” alors même que quelque chose vient seulement d’être touché, cassé, perdu ou déplacé.
Douleur et souffrance
Je crois aussi que notre époque confond énormément douleur et souffrance. La douleur est parfois simplement la conséquence normale d’un contact avec le réel :
– une perte,
– une blessure,
– une rupture,
– une atteinte,
– une limite,
– une mort,
– une désorganisation.
La souffrance apparaît souvent ensuite dans la manière dont cette douleur devient :
- incompréhensible ;
- niée ;
- isolée ;
- moralement disqualifiée ;
- ou impossible à partager.
Or beaucoup de discours contemporains cherchent à réduire immédiatement toute douleur visible.
Comme si l’objectif principal devenait moins l’intégration du réel que le retour rapide à une forme de fluidité psychique et sociale.
Ce que protège parfois la trace
Pour faire le deuil de quoi que ce soit, encore faut-il :
- avoir le temps de le faire ;
- et ne pas devoir lutter en permanence pour laisser simplement exister ce qui vient de mourir.
Car certaines traces ne sont pas des obstacles à la reconstruction. Elles peuvent être au contraire :
- des points de continuité ;
- des témoins du réel ;
- des appuis temporaires ;
- parfois même les dernières formes de cohérence disponibles.
Lorsque l’environnement cherche trop vite à les effacer, une partie importante de l’énergie psychique peut alors être mobilisée non plus pour intégrer l’événement, mais pour protéger la possibilité même qu’il ait eu lieu.
Et cela change profondément la relation à l’accompagnement.
Accompagner sans effacer
Je crois aujourd’hui qu’accompagner quelqu’un demande une capacité très rare : être présent sans immédiatement réduire, corriger ou requalifier ce qui apparaît. Cela demande parfois de pouvoir rester face :
- à une douleur ;
- à une désorganisation ;
- à une incohérence ;
- à une perte ;
- ou à une vulnérabilité,
sans chercher immédiatement à les faire disparaître.
Et cela implique aussi quelque chose de difficile :
reconnaître sa propre incapacité à tolérer certaines douleurs humaines.
Car bien souvent, ce que nous appelons “aider” consiste aussi à tenter de diminuer notre propre inconfort face à ce que l’autre traverse.
Être avec ce qui est réellement
C’est probablement l’axe que je souhaite désormais approfondir le plus dans ma pratique professionnelle comme dans ma vie personnelle :
ma capacité à être avec ce qui est réellement.
Non pas par fascination pour la souffrance.
Non pas par refus du mouvement ou de la transformation.
Mais parce qu’aucune réorganisation profonde ne peut émerger durablement lorsque les traces doivent disparaître avant même d’avoir pu exister.
Je crois qu’un accompagnement humain de qualité suppose parfois de laisser subsister un temps certaines traces :
– sans les transformer immédiatement en pathologie morale,
– en immaturité psychologique,
– ou en “attachement toxique”.
Simplement parce qu’un être humain a parfois besoin de pouvoir rester relié à ce qu’il vient de vivre avant de pouvoir, un jour peut-être, s’en réorganiser autrement. Exactement, comme quand on a vécu une randonnée éprouvante car on s’est perdu par manque de vigilance par rapport à la lecture de carte, et qu’on marque celle-ci avec un stabilo pour garder la mémoire écrite pour « la prochaine fois où l’on passera là ».e-