« Vous devez apprendre à gérer votre stress. »
Cette phrase est devenue tellement banale qu’elle semble aujourd’hui aller de soi.
Elle apparaît dans les entreprises, dans les formations, dans le domaine du soin, du sport, de l’éducation ou encore de l’accompagnement humain.
Et pourtant, derrière cette apparente évidence, une question mérite peut-être d’être reposée : Que dit réellement cette phrase sur notre manière actuelle de concevoir l’humain au travail ?
Mais une personne qui travaille dans le monde du soin est-elle réellement « trop sensible » ? Doit-elle apprendre a « gérer » son stress ?
Ou est-elle simplement fatiguée d’évoluer dans des environnements où l’on demande à des humains de rester profondément humains… tout en réduisant progressivement les conditions nécessaires pour le rester ?
– Moins de temps.
– Moins d’espace psychique.
– Moins de temps de présence et de continuité relationnelle.
– Moins de récupération.
– Moins de possibilité d’absorber émotionnellement ce qui est vécu.
Nous parlons donc énormément de « prévention du stress », ou de « gestion » du stress.
Nous parlons de respiration, d’organisation, de récupération, de sommeil, d’activité physique, de résilience, de système neuro-végétatif, de gestion émotionnelle.
Ces éléments ont évidemment leur importance.
Mais beaucoup plus rarement des systèmes qui produisent structurellement l’épuisement.
La plupart du temps, nous pensons comme si le problème principal se situait presque exclusivement dans la capacité individuelle d’adaptation.
Comme si l’être humain devait continuellement devenir plus performant pour supporter des organisations elles-mêmes de plus en plus dysfonctionnelles.
Dans certains contextes professionnels, ce ne sont pas forcément les personnes les moins impliquées qui s’épuisent le plus vite. Ce sont parfois celles qui restent encore attentives. Celles qui continuent à ressentir.
Celles qui cherchent à maintenir une qualité de présence, d’écoute ou de conscience dans des environnements qui accélèrent en permanence.
À partir d’un certain seuil, le système nerveux ne réagit plus simplement à une charge de travail.
Il réagit aussi à des incohérences répétées :
- devoir aller vite tout en restant profondément disponible ;
- devoir produire davantage tout en maintenant une qualité humaine intacte ;
- devoir absorber émotionnellement des situations complexes sans disposer du temps nécessaire pour les intégrer.
Dans ce contexte, certains effondrements ne sont peut-être pas uniquement des défaillances individuelles comme la plupart semblent le croire.
Ils peuvent aussi être compris comme des signaux.
Le signe qu’un organisme humain atteint une limite de compatibilité avec certaines logiques de fonctionnement.
Et peut-être qu’un professionnel qui craque n’est pas toujours « fragile ».
Parfois, il s’agit simplement d’un être humain dont le système nerveux refuse encore de devenir complètement compatible avec l’inhumain.
Cette réflexion ne concerne pas uniquement le domaine du soin.
On retrouve aujourd’hui des mécanismes comparables dans de nombreux secteurs :
- surcharge cognitive permanente ;
- accélération continue ;
- fragmentation de l’attention ;
- perte de sens ;
- injonctions contradictoires ;
- hyperadaptation devenue normale.
Progressivement, la capacité à supporter l’anormal devient même une compétence valorisée.
Et c’est peut-être là que la question devient collective.
Car à force de demander à l’humain de s’adapter en permanence à des environnements désorganisants, nous finissons parfois par considérer comme « normal » ce qui, biologiquement, psychiquement et relationnellement, ne l’est pas.
Interroger le stress ne consiste donc peut-être pas seulement à apprendre à mieux respirer ou à mieux récupérer.
Cela consiste aussi à interroger les structures, les rythmes et les logiques de fonctionnement qui produisent certains états d’épuisement.
Autrement dit :
À partir de quel moment cessons-nous de demander comment aider l’humain à tenir…
…pour commencer à nous demander si certaines organisations restent réellement compatibles avec le vivant