Représenter les processus Ce que la théorie des 5 Mouvements nous apprend sur les transformations.

Retrouver une vision dynamique : quand les 5 Mouvements nous aident à penser les transformations

Introduction

Notre époque semble prise dans une contradiction fascinante : nous vivons dans un monde en transformation permanente, et pourtant nous avons beaucoup de difficultés à penser les transformations elles-mêmes. Comme si rien n’avait de logique dans les transformations et les phases qui s’en suivent.

L’héritage philosophique dominant de la pensée occidentale nous a appris à comprendre en découpant, en isolant, en observant des éléments précis. Nous séparons les phénomènes, nous isolons les variables, nous cherchons des causes précises à des effets observables. Cette approche analytique est une force considérable. Elle a rendu possibles les sciences modernes, la médecine fondée sur les preuves et des avancées technologiques extraordinaires.

Or cette manière de penser possède également une limite.

Une fois les phénomènes séparés pour être étudiés, nous oublions souvent de les remettre en relation d’une part, en mouvement d’autre part. Nous parlons alors d’une personne, d’une maladie, d’une émotion, d’une organisation ou d’un métier comme s’il s’agissait d’états relativement fixes, alors qu’ils sont avant tout des processus en transformation permanente.

Plus encore, le récit dominant consiste souvent à proposer des solutions avant même d’avoir véritablement décrit la situation ou observé les processus en cours. Pour les plus aguéris par les sujets d’étude ou les dangers rencontrés, nous décrivons ce qui est. Ce qui n’est pas toujours agréable à mettre en mots.

Beaucoup plus rarement, nous observons ce qui est en train de devenir.

 

Cette différence est loin d’être anodine. Lorsqu’un phénomène est pensé comme un état, les questions deviennent naturellement : Quel statut possède-t-il ? Quelle catégorie lui correspond ? Quelle compensation faut-il lui apporter ?

Lorsque ce même phénomène est représenté comme un processus, les questions changent : Que devient-il ? Comment évolue-t-il ? Quelle dynamique est actuellement à l’œuvre ? Quelles conséquences peut-on logiquement attendre de cette dynamique ?

Oui, logiquement. Car il s’agit bien ici d’une question de logique des transformations. Ce simple déplacement du regard modifie profondément notre manière de comprendre le réel. Et c’est précisément ce que permet la théorie des 5 Mouvements — souvent appelée, de façon un peu réductrice « théorie des 5 Éléments » —, à condition de ne pas la réduire à une simple classification.


 

Classer ou observer les transformations ?

En découvrant les 5 Mouvements, beaucoup de personnes cherchent naturellement à apprendre les correspondances :

Le Bois correspond à…

Le Feu représente…

La Terre signifie…

Le Métal est associé à…

L’Eau symbolise…

Cette démarche n’est pas fausse. Elle est même parfaitement cohérente avec notre manière habituelle de penser. Mais elle ne montre qu’une partie de la théorie. Car, en privilégiant les correspondances, elle fait disparaître ce qui en constitue probablement le cœur : la dynamique cyclique des transformations.

 

La théorie des 5 Mouvements est, à mes yeux, l’une des représentations systémiques les plus simples qui soient, tout en restant d’une remarquable puissance descriptive.

(note personnelle en clin d’œil respectueux et affectueux ici à mon professeur de systémique qui m’aurait répondu en souriant, comme si je venais d’énoncer une évidence : « Ben oui… c’est simplex ! » Peut-être me lira-t-il un jour, ici ou ailleurs).

 

Les anciens observateurs chinois semblent avoir porté leur attention moins sur les objets eux-mêmes que sur leur manière de se transformer. À travers une infinité de phénomènes, ils ont reconnu que certaines grandes dynamiques revenaient constamment.

Quelque chose apparaît. Puis grandit. Puis atteint son plein développement. Puis se stabilise. Puis se différencie. Puis se retire. Puis prépare un nouveau commencement.

 

Les 5 Mouvements ne décrivent donc pas cinq catégories d’objets. Ils proposent une représentation de cinq grandes dynamiques de transformation.

Ils ne répondent pas principalement à la question : « Qu’est-ce que c’est ? »

 

Ils répondent plutôt à celle-ci : « Quelle transformation est actuellement à l’œuvre ? »

 

Cette différence change profondément le regard.

Elle éclaire d’ailleurs une difficulté fréquente rencontrée par ceux qui découvrent le taoïsme. Le Wu Wei, le non-agir juste, ne prend véritablement son sens que s’il s’inscrit dans une compréhension du Wu Xing, c’est-à-dire des transformations en cours. Sans représentation du mouvement, le non-agir risque de devenir une simple injonction à ne rien faire, alors qu’il consiste avant tout à agir en accord avec la dynamique présente.

Penser des dynamiques plutôt que des catégories

Cette distinction permet également d’éviter un malentendu fréquent. Ils décrivent des dynamiques que tout être vivant est amené à traverser. Dans une journée. Dans un projet. Dans une relation. Dans une entreprise. Dans une saison. Dans une vie entière.

 

Certaines de ces dynamiques nous sont plus spontanément accessibles. D’autres demandent davantage d’apprentissage, de temps ou de soutien pour pouvoir se manifester pleinement. Il ne s’agit donc pas de savoir si un mouvement existe ou non.

Il s’agit d’observer comment il se manifeste, comment il circule, comment il rencontre les autres mouvements et comment il participe à l’ensemble du processus.

Si le Tao décrit le mouvement…

…alors la théorie des 5 Mouvements constitue une véritable grammaire des transformations. Et comme toute grammaire, elle ne dit pas ce qu’il faut penser. Elle fournit une représentation qui rend certaines structures du réel visibles. Oui, elle fournit une représentation qui rend certaines structures du réel visibles. Or nous ne pouvons agir durablement que sur ce que nous sommes capables de représenter.

Les cinq grandes dynamiques

Le Bois ouvre le passage. Il initie. Il oriente. Il perce. Il fait émerger ce qui n’existait pas encore.

Le Bois c’est la dynamique des commencements.

Le Feu rend visible. Il rayonne. Il relie. Il diffuse.

Le Feu, c’est la dynamique de l’expression.

La Terre accueille. Elle nourrit. Elle transforme lentement. Elle stabilise.

La Terre, c’est la dynamique de l’intégration.

Le Métal trie. Il se densifie. Il discerne. Il choisit. Il sépare ce qui doit être conservé de ce qui doit être abandonné.

Le Métal, c’est la dynamique du discernement.

L’Eau rassemble. Elle conserve. Elle approfondit. Elle prépare silencieusement le cycle suivant.

L’Eau, c’est la dynamique de la maturation et de la réflexivité.

Aucun mouvement n’existe seul

C’est probablement ici que réside l’apport majeur de cette pensée du mouvement.

Les cinq dynamiques ne vivent jamais isolément. Elles s’engendrent mutuellement. Chaque mouvement prépare le suivant. Cette circulation peut être ralentie, empêchée, cristallisée ou incomplète. Mais décrire ici ces différentes situations reviendrait déjà à fixer des formes dysfonctionnelles particulières des mouvements et de leurs interaction. Ce sera l’objet d’un autre article… ou pas. Car c’est l’objet particulier des consultations.

Dans la pratique du Shiatsu, et plus encore du BaZi, l’enjeu consiste justement à écouter ces cycles, ces mouvements. Observer ce qui est déjà exprimé. Observer ce qui peine à émerger. Observer ce qui demande à être relayé par le mouvement suivant.

 

Il ne s’agit pas de fabriquer une personne idéale. Encore moins de rechercher cette fameuse « meilleure version de soi si chère au développement personnel et autres mouvements new-âge. Il s’agit de remettre de la circulation là où le mouvement s’est interrompu, dans le respect de la structure propre à chacun. C’est probablement ce qui me touche le plus dans les arts métaphysiques taoïstes : leur extraordinaire capacité à représenter le vivant sans jamais le figer.

 

Et pour rappel, sur notre planète Terre, rien n’est figé. Absolument rien. Si quelque chose se fige, alors les forces s’accumulent jusqu’au moment où un mouvement brutal va libérer les forces jusque là immobilisées. Exactement comme dans la techtonique des plaques.

Une autre manière de regarder les difficultés

Avec une lecture dynamique comme celle proposée par le BaZi, il devient possible de prendre une certaine distance avec les narrations parfois infinies sur notre « personnalité », ainsi qu’avec les jugements sur nos fonctionnements, que nous avons progressivement intériorisés comme des défauts depuis l’enfance. En effet, lorsque nous raisonnons en termes d’états, nous portons des jugements sur ce qui est qui peuvent sembler anodins. : « Je suis trop lent. » « Je suis dispersé. » « Je manque de volonté. » Mais il n’en est rien.

 

Les 5 Mouvements déplacent légèrement la question. Au lieu de demander :

« Qu’est-ce qui ne va pas chez moi ? »

Ils invitent à observer : Quelle dynamique cherche à émerger ? Laquelle est empêchée ? Laquelle déborde ? A laquelle je m’oppose de toutes mes forces ? Laquelle attend d’être relayée par la suivante ?

 

Le jugement laisse alors progressivement place à l’observation des transformations en cours. Et c’est une liberté nouvelle qui prend place. Mais bien sur, pour beaucoup il est bien plus facile de juger et de cataloguer quelqu’un en 2 secondes et 2 mots, que de passer des années à travailler pour fluidifier son rapport au monde et aux autres grâce à une pensée dynamique et incroyablement structurée.

Car oui, fluidité et structuration ne s’opposent en rien. Elles se rendent même mutuellement possibles. Pourtant, dans de nombreux discours contemporains sur « l’agilité », la fluidité est souvent réduite à une capacité d’adaptation permanente, comme si toute structure devenait un obstacle.

La pensée des 5 Mouvements propose exactement l’inverse : c’est parce qu’il existe une structure des transformations que le mouvement peut rester fluide.

Une pensée qui n’est pas étrangère à l’Occident

Cette manière de penser n’est pas totalement absente de notre tradition. On retrouve une attention aux processus, aux relations et aux transformations chez Spinoza, Alfred Korzybski, Henri Laborit, Francisco Varela, Humberto Maturana, Edgar Morin ou encore ce cher géographe Élisée Reclus. Mais même en systémique, où l’on s’interesse aux éléments, aux relations, et a l’impact de la variable temporelle, rarement sont définies aussi précisément les dynamiques cycliques. 

Ces approches sont de plus restées relativement discrètes, voire parfois ostrascisées, dans une culture largement structurée autour de l’analyse des objets, des catégories et des états. Et pour cause, il est bien plus facile d’évaluer, d’exploiter et d’inventorier des objets que des processus. 

 

Retrouver une pensée dynamique ne consiste donc pas à importer une vision exotique du monde. Il s’agit aussi de redécouvrir une manière de représenter le réel qui existe dans notre propre histoire intellectuelle. De redécouvrir une manière de représenter le réel qui conserve la structure et les dynamiques du réel.

Conclusion

Et pour finir sur une note plus personnelle, je dirais que c’est précisément ce qui me semble constituer l’une des grandes difficultés de notre culture occidentale, notamment dans sa difficulté, pourtant largement reconnue, à développer une véritable culture de la prévention des risques.

 

On ne peut prévenir que ce que l’on est capable de voir venir. Et l’on ne peut voir venir que ce que l’on est capable de représenter comme un processus en cours.

 

Lorsque nos représentations se limitent aux états, les transformations deviennent invisibles jusqu’au moment où leurs conséquences apparaissent. Il est alors déjà trop tard pour parler de prévention ; il ne reste plus qu’à gérer les effets.

 

Il ne peut y avoir de prévention quelque soit le sujet concerné, sans une capacité de représentation de la structure des processus.

 

Danielle Guesnet

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